Analyse du rapport sur l’antisémitisme 2019

Antisémitisme ordinaire et violence terroriste

Comparé à l’année précédente, le nombre des incidents antisémites (Internet non compris) est demeuré stable en Suisse. Cette constatation correspond aussi aux conclusions de l’enquête publiée par l’Office fédéral de la statistique « Vivre ensemble en Suisse » en 2019, enquête qui traite de l’attitude de la population suisse. On y apprend que, au cours des huit dernières années, le nombre de Suissesses et de Suisses « hostiles aux juives et aux juifs » oscille constamment entre 8 et 10%.

En comparaison d’autres pays européens, comme la France ou l’Allemagne, on constate que le nombre d’incidents en Suisse se maintient à un niveau relativement faible. L’antisémitisme violent, qui s’exprime par des voies de fait ou des déprédations, reste assez rare. Il faut cependant supposer que nombreux sont les incidents non signalés, ni à la police ni à la FSCI, et que donc le nombre de ces cas non recensés est relativement élevé.

Le risque de voir une institution juive attaquée par l’extrême droite demeure cependant réel. Les auteurs peuvent être issus de groupes organisés ou être ce qu’on appelle des « lone wolves », comme cela a été le cas dans la ville allemande de Halle le 9 octobre 2019. Dans son rapport annuel de situation, « La sécurité de la Suisse 2019 », le Service de renseignement de la Confédération (SRC) continue de penser qu’en Suisse, les institutions juives pourraient être la cible du terrorisme djihadiste.

L’antisémitisme en ligne

Dans le monde numérique, on constate encore la persistance d’un antisémitisme verbal. Ainsi, en 2019, 485 incidents et 105 propos limites ont été recensés sur Internet, surtout dans les colonnes de commentaires en ligne des journaux et des réseaux sociaux. Quelque 90% des incidents, la part la plus importante, sont à mettre au compte de Twitter et de Facebook.

Cela s’explique certainement par le fait que les sites Internet des journaux suisses sont généralement contrôlés avant d’être publiés (font l’objet d’une lecture). Si certains commentaires échappent néanmoins au filtre, la raison en est généralement qu’il s’agit de propos antisémites complexes, soigneusement enrobés. On voit par-là combien il est important que les relecteurs de ces commentaires reçoivent une formation leur permettant de repérer également ces formes-là d’antisémitisme, non évidentes à première vue.

En revanche, les pages Facebook des différents médias en ligne posent davantage de problèmes : en effet, les commentaires qui y sont postés semblent rarement contrôlés puisque certains articles s’accompagnent d’un véritable déluge de réflexions antisémites. Et ce, alors même que les auteurs de ces propos n’hésitent généralement pas à les signer de leur nom et à les accompagner d’une photo de profil les rendant facilement identifiables.

On a pu constater qu’on trouve fréquemment, sur Internet, un certain nombre de réflexions antisémites formulées sans raison spéciale (déclencheur, voir à ce propos le chapitre 2.4). Lorsque se produit un déclencheur, d’autres incidents s’y ajoutent.

Comme il y a eu en 2019 moins de déclencheurs qu’en 2018, on a en conséquence enregistré moins de cas. L’antisémitisme ouvertement exprimé reste, en 2019 aussi, le problème le plus sérieux en matière d’antisémitisme en Suisse et un danger lorsqu’il menace de déborder sur le monde analogique. Ainsi, c’est souvent sur Internet que se radicalisent les individus. À tout moment, les actes peuvent suivre les mots, comme le montrent de nombreux attentats du passé récent.

L’antisémitisme sur Internet provient de tous les milieux possibles : de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, de protecteurs des animaux fanatiques, de musulmans ou de ce qu’on appelle le « centre de la société ». En ce qui concerne les diverses catégories, on note cependant des disparités dans l’activité des différents milieux, que nous examinons plus précisément dans les analyses suivantes des catégories.

Négation/banalisation de la Shoah

Dans cette catégorie de contenu (voir le chapitre 1.5) ont été recensés 37 incidents, au nombre desquels des négations claires et nettes de la Shoah : par exemple, contester l’assassinat de 6 millions de juifs et l’existence de camps d’extermination équipés de chambres à gaz. On voit également des variantes, usant de mots tels que « apparemment », ou « soi-disant ». Pour ce qui est de la banalisation de la Shoah, on relève des commentaires et des posts contenant des plaisanteries de mauvais goût ou prétendant que les camps de concentration étaient moins terribles qu’on veut bien le dire. Par ailleurs, on rencontre toujours des phrases exprimant le regret qu’« Hitler ait été empêché de finir le travail ».

Ces propos émanent d’un peu tous les milieux. On trouve par exemple, à l’extrême droite, des personnes qui nient et d’autres qui célèbrent le génocide. Nombre des rédacteurs dont les commentaires nient ou banalisent la Shoah ne peuvent cependant être rattachés à un groupe spécifique.

Antisémitisme en lien avec Israël

À l’origine de 163 incidents, l’antisémitisme en lien avec l’État d’Israël représente près de 31.1% de tous les incidents. L’antisémitisme que reflètent ces incidents est très variable et protéiforme. Les auteurs de ces commentaires et posts appartiennent à tous les milieux, avec une prépondérance des milieux musulmans et d’extrême gauche. Très nombreux semblent toutefois être les auteurs appartenant à ce que l’on appelle le « centre de la société ». Comme l’an dernier déjà, mais dans une moindre mesure, dans la catégorie « en lien avec Israël », de nombreux commentaires antisémites semblent provenir de personnes qui – si l’on en juge par les noms qu’elles utilisent en ligne – sont d’origine albanaise ou kosovare. Rédigés en Suisse alémanique, ces commentaires font penser que leurs auteurs sont des personnes résidant en Suisse depuis plusieurs années ou même nées en Suisse ou ayant grandi ici.

Autre constatation : 78 des 106 cas limites, soit près de 74%, se rapportent à Israël. Un fait qui démontre combien il est difficile de démêler avec précision à partir de quand une critique légitime du gouvernement israélien verse dans l’antisémitisme. C’est pourquoi les incidents relevant de ce domaine incertain sont décomptés comme cas limites et pourquoi une grande partie des cas limites se trouvent dans la catégorie « en lien avec Israël ».

Théories complotistes

Les théories complotistes qui, souvent, débouchent sur les conclusions les plus absurdes et se fondent la plupart du temps sur une quelconque conjuration planétaire ourdie par les juifs jouissent toujours d’une grande popularité. Ce que montrent également les chiffres : ainsi 36.3% de 523 incidents (actes, envois, et occurrences en ligne) ont pour contenu des théories complotistes contemporaines antisémites. N’apparaissant pour ainsi dire que sur Internet, elles constituent la plus grande des quatre catégories de contenu. On est frappé de constater qu’une grande partie des adeptes de ces théories brassent et propagent allègrement « New World Order », « Soros » et « Rothschild », la « théorie du grand remplacement », « Israël comme fondateur de l’État islamique », etc. Elles se présentent sous les jours les plus variés et, souvent, avec des liens vers des blogs et des vidéos YouTube censés « dire enfin la vérité ». En Suisse, dans ce domaine en 2019, outre de nombreuses personnes isolées, les milieux d’extrême droite se sont montrés particulièrement actifs.

L’une des théories complotistes les plus populaires actuellement est celle qu’on appelle la « Replacement Theory » ou, en français, la « théorie du grand remplacement ». Elle prétend que les juifs tout-puissants veulent remplacer la population blanche européenne par des immigrés arabes et africains pour créer une race métissée de moindre intelligence qu’ils pourront donc plus facilement contrôler. Les extrémistes de droite, auteurs des attentats de Pittsburgh en octobre 2018, de Christchurch en mars 2019, de Poway en avril 2019 et de Halle en octobre 2019, étaient adeptes de cette théorie. Ils ont, chaque fois, justifié leurs attentats en invoquant le grand remplacement de la population blanche, ce qui montre bien à quel point cette théorie complotiste est dangereuse.

Comme les membres d’extrême droite prompts à la violence sont nombreux à croire à cette théorie et qu’ils la propagent activement dans les réseaux sociaux, il existe en Suisse également, le risque qu’un possible attentat soit perpétré par les adeptes du grand remplacement. C’est pourquoi il est très important que les plateformes telles que Facebook, Twitter ou YouTube contribuent activement à la recherche d’un moyen d’en bloquer la diffusion sur les réseaux sociaux.

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