Quand la haine des juifs fédère: le phénomène des fronts transversaux en Suisse

L’antisémitisme, tout comme un antisionisme d’inspiration antisémite, peut servir de point de ralliement à des groupes ou des personnes d’extrême droite, d’extrême gauche ou d’obédience islamiste. Ces convergences ne sont toutefois pas les seules. On pourrait également citer comme élément fédérateur une hostilité idéologique et géopolitique à l’encontre du monde occidental se dissimulant souvent sous les traits d’un anti-impérialisme diffus, soit encore un anticapitalisme à connotation antisémite ou l’une ou l’autre des théories du complot. Les fronts transversaux sont, eux, des alliances entre groupes se situant à des pôles opposés de l’échiquier politique.

L’auteur du sujet focus

Daniel Rickenbacher

Daniel Rickenbacher est assistant de recherche à l’académie militaire de l’EPF de Zurich. Il analyse dans son doctorat de l’Université de Zurich la naissance et la propagation aux États-Unis et en Europe des réseaux de propagande des nationalistes arabes. Son champ de recherche comprend également l’antisémitisme, l’islamisme et le terrorisme.    

Front transversaux et antisémitisme

Pendant l’été 2014, la Société Suisse-Palestine, l’organisation salafiste Conseil central islamique suisse (CCIS) et l’antenne suisse du mouvement islamiste turc Milli Görüs organisent conjointement une manifestation anti-Israël à Zurich. Outre le responsable des relations publiques du CCIS Qassam Illi, condamné pour antisémitisme, qui milite ouvertement pour un califat dans son discours, prend la parole Daniel Vischer, alors conseiller national des Verts. Parmi les drapeaux qu’agitent les manifestants, ce ne sont pas ceux de la Palestine qui dominent mais les drapeaux blancs, frappés de la profession de foi islamique, connus comme l’étendard du califat et qu’utilisent depuis 1997 les Talibans. À la marge de la manifestation se trouvent également des membres de l’extrême droite, reconnaissables à leur « uniforme ».

Deux années plus tard, le 15 octobre 2015, est donné en Suisse orientale un concert de groupes rock d’extrême droite. Quelque 5000 personnes y assistent – le plus grand rassemblement de néonazis de l’histoire suisse. Parmi les stars de la soirée, Makss Damage. Détail passé quasiment inaperçu dans les comptes rendus du lendemain, ce rappeur, qui rêve aujourd’hui du « prochain Reich », était autrefois un gauchiste coutumier des concerts de l’extrême gauche et qui glorifiait dans ses textes le terrorisme palestinien à l’encontre d’Israël, appelant de ses vœux le gazage des colonies israéliennes et l’assassinat de la gauche pro-israélienne. Jusqu’en 2011, où il fit « son coming out » d’extrémiste de droite. Ces événements montrent que la menace antisémite est aujourd’hui hybride et souvent portée par des groupes dont l’orientation politique est changeante, mais l’idéologie antisémite inflexible.

L’antisémitisme, tout comme un antisionisme d’inspiration antisémite, peut servir de point de ralliement à des groupes ou des personnes d’extrême droite, d’extrême gauche ou d’obédience islamiste. Ces convergences ne sont toutefois pas les seules. On pourrait également citer comme élément fédérateur une hostilité idéologique et géopolitique à l’encontre du monde occidental se dissimulant souvent sous les traits d’un anti-impérialisme diffus, soit encore un anticapitalisme à connotation antisémite ou l’une ou l’autre des théories du complot. Les fronts transversaux sont, eux, des alliances entre groupes se situant à des pôles opposés de l’échiquier politique.

En règle générale, on entend par là des ententes entre extrémistes de gauche et de droite. Des ententes de nature la plupart du temps informelle, qui ne sont pas conclues au grand jour et ont par exemple pour contenu un soutien rhétorique ou l’orientation commune d’une manifestation. Au cours des quinze dernières années a émergé en Europe, y compris en Suisse, un partenariat de plus en plus étroit entre l’islamisme et des mouvements de gauche, et il n’est pas rare de voir des organisations islamistes participer à des manifestations anti-Israël. Cette coopération ressemble à bien des égards à un front transversal en ce que des organisations comme les Frères musulmans réfutent notamment des valeurs telles que les droits des minorités ou l’autodétermination sexuelle, dont la gauche occidentale, au contraire, se réclame. Les fronts transversaux ne sont pas une invention du XXIe siècle. Cela fait déjà plus de cent ans qu’ils constituent l’un des facteurs du jeu politique.  

Du national-bolchevisme à Ahmed Huber

Historiquement, les fronts transversaux sont apparus durant la période qui suivit la Second Guerre mondiale. Ils répondaient alors au besoin de rapprocher l’un de l’autre les deux mouvements les plus importants de l’époque, à savoir le socialisme et le nationalisme. Ils étaient aussi bien internes à un pays que transfrontières.  La théorie de l’anti-impérialisme formulée par Lénine, communiste russe, tendait à une alliance entre le mouvement ouvrier occidental et les mouvements anticoloniaux nationalistes de la périphérie, ce qui servait tout à fait les intérêts hégémoniques de l’Union soviétique . Au nom de cette maxime, certains courants de gauche sont, aujourd’hui encore, prêts à travailler à l’étranger avec des mouvements nationalistes ou islamistes. Les extrémistes de droite faisaient, eux aussi, une politique anti-impérialiste de leur cru.  Et, à l’image d’aujourd’hui, l’alliance des divers mouvements s’articulait généralement autour de politiques anti-occidentales et anti-juives. Dans les années 1920 et 1930, les activistes de l’Union of Fascists britannique tout comme le Komintern communiste cherchaient à s’attirer les bonnes grâces de mouvements nationalistes et islamistes du Proche-Orient. En 1929, après que les juifs d’Hébron et d’autres villes du territoire sous mandat eurent été massacrés par des émeutiers arabes, fidèle à Moscou, la presse communiste, bien que parfaitement informée de leur caractère antisémite par des communistes juifs, idéalisa les événements, les présentant comme une révolution sociale progressiste.

Pendant ce temps, en Allemagne, des nationalistes extrémistes se revendiquant du national-bolchevisme cherchaient à faire alliance avec l’Union soviétique. Se profilant comme le théoricien en chef du mouvement national-bolcheviste, le social-démocrate Ernst Niekisch, pour qui l’Allemagne n’était autre qu’une colonie du monde occidental, affirmait que le capitalisme, le christianisme et le judaïsme étaient des produits culturels d’importation qu’on avait imposés aux Allemands. Arrivés au pouvoir, les nationaux-socialistes opprimèrent les national-bolchevistes rassemblés au sein de l’aile gauche du parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP). Ce qui n’a pas empêché des activistes proches du mouvement, tel l’idéologue Johann von Leers, de faire carrière sous le Troisième Reich. La Seconde Guerre mondiale terminée, les national-bolchevistes remirent sur l’ouvrage leur rêve d’alliance anti-occidentale et antisémite. Plaçant leur espoir dans l’Union soviétique mais aussi, et de plus en plus, dans le monde de l’islam, ils fondèrent les premières associations d’amitié, messagères de la solidarité avec les Arabes.

À ce mouvement s’associèrent aussi des nationaux-socialistes tels que le Suisse François Genoud. Ainsi vint à se tisser un véritable réseau d’anti-impérialisme de facture d’extrême droite, généralement synonyme d’antisionisme. À partir des années 1950, François Genoud organisa depuis la Suisse le soutien au mouvement d’indépendance de l’Algérie et fut ensuite l’un des sponsors du terrorisme palestinien. Hans Fleig, journaliste zurichois national-bolcheviste, fonda en 1965, avec le soutien actif de la Ligue arabe, la Société Suisse-Arabie, ceci après avoir perdu en 1964 son emploi auprès de l’hebdomadaire alémanique Zürcher Woche pour avoir proposé à la télévision de « délocaliser » les juifs d’Israël en Pologne.   

Alors que l’on ne se souvient plus guère de Hans Fleig, l’histoire retiendra le nom d’Ahmed Huber, ancien collègue de Fleig, auquel ses liens avec le réseau de financement des Frères musulmans valurent d’être mis sur la liste des terroristes des États-Unis à la suite des attentats du 11 septembre. Ce que l’on sait moins, c’est que Ahmed Huber a œuvré pendant plus de 40 ans à l’élaboration d’une grande alliance réunissant des extrémistes de droite, des gens de gauche et des islamistes. En 1961, ce journaliste social-démocrate se convertit à l’islam par sympathie pour le nationalisme arabe. Il entretient alors des liens étroits avec l’idéologue national-socialiste Johann von Leers, qui travaillait alors au Caire pour Nasser, où il a mission de forger l’unification du national-socialisme et de l’islam. Fasciné par cette mission, Ahmed Huber devient en Suisse le porte-parole attitré de la cause palestinienne et prend la parole devant des étudiants de gauche. Alors favorable à Israël, le parti social-démocrate, dont il est le rédacteur, licencie Ahmed Huber après la guerre des Six Jours, lui reprochant un ton de plus en plus acerbe et non dénué d’antisémitisme. Qu’à cela ne tienne : Ahmed Huber se lie à la Nouvelle gauche, qui apprécie son antisionisme et son anti-impérialisme.

Après 1979, il s’enflamme pour la révolution iranienne et cherche à établir une alliance entre l’extrême droite européenne et les potentats de Téhéran. Invité par la télévision suisse, il justifie la fatwa que Khomeini lance contre l’écrivain Salman Rushdie. Pendant tout ce temps, Ahmed Huber reste membre du PS suisse. En 1993, le journaliste Jürg Frischknecht relate tous ces faits, connus de longue date, dans un article paru dans l’hebdomadaire suisse alémanique WOZ die Wochenzeitung. Mis au pied du mur, le PS ne peut faire moins que de décréter à une étroite majorité l’exclusion d’Ahmed Huber. Ne se laissant pas décourager, celui-ci poursuit jusqu’à sa mort, en 2008, ce qui est l’œuvre d’une vie. Il entretient des rapports étroits avec des néonazis suisses, avec les Frères musulmans ainsi que des officiels iraniens, avec lesquels il prépare en 2001 une conférence des négateurs de la shoah devant se tenir au Liban. Il partage avec d’autres extrémistes de droite l’admiration qu’il a pour l’islam politique, voyant en lui un contre-mouvement à un monde occidental laïque, culturellement corrompu et dominé par le capitalisme et le judaïsme. Les immigrants shiites qui tentent leur chance en occident étant relativement rares, les extrémistes de droite sont particulièrement nombreux à se sentir attirés par l’Iran shiite, qui est en opposition avec l’ordre occidental des États et des valeurs et menace ouvertement d’anéantissement Israël, objet de toutes les diabolisations de l’extrême droite. Et, prenant acte de cette sympathie, l’Iran apporte son soutien officiel aux négateurs de la shoah, aux extrémistes de droite ainsi qu’aux théoriciens du complot.  

Les fronts transversaux de la gauche suisse

En Suisse, est à noter depuis le milieu des années 2000 une intensification de la coopération antisioniste entre organisations de gauche et organisations islamistes. Autre variante du phénomène des fronts transversaux, ce rapprochement présente la particularité d’avoir pour théâtre la mouvance proche des Frères musulmans de la ville de Genève. Une mouvance ayant pour maître à penser le Tunisien Anouar Gharbi, anciennement lié à plusieurs organisations accusées de financer le terrorisme, puis promu au rang de conseiller de la présidence lorsque l’antenne tunisienne des Frères musulmans fut au pouvoir. Via son organisation Droit pour Tous, il a notamment organisé pour des députés de gauche des voyages dans la bande de Gaza, où ceux-ci ont rencontré des représentants de haut rang du Hamas, dont Ismail Haniyeh. En 2012, Droit pour Tous organise, avec le soutien du Département fédéral des affaires étrangères, le voyage en Suisse du porte-parole du Hamas Mushir al-Masri, qui s’entretient à cette occasion avec plusieurs politiciens de gauche.

Visitant le Palais fédéral, il est reçu par Geri Müller, alors conseiller national des Verts, d’où un tollé dans les médias. Appartenant à la Fédération des organisations islamiques en Europe, considérée comme l’organisation faîtière des Frères musulmans, la Ligue des musulmans de Suisse est un partenaire régulier des manifestations et des événements antisémites organisés en Suisse. Elle faisait partie, avec de nombreux groupes de gauche, et notamment des Verts, du comité de soutien de la manifestation nationale qui eut lieu à Berne en 2014, durant la guerre de Gaza. Au comité d’organisation d’une manifestation anti-Israël mise sur pied à Zurich figuraient des membres d’une organisation islamiste, la Communauté islamique de Suisse, antenne locale du mouvement Milli Görus, ainsi que d’une organisation  salafiste, le Comité central islamique suisse (CCIS).

Comme le montrent des études empiriques, les théories du complot gagnent également du terrain parmi les extrémistes. Et les juifs jouent dans celles-ci un rôle de premier plan, souvent tenu par des familles influentes, telles que les Rothschild ou les Rockefeller, considérés à tort, pour ce qui est de ces derniers, comme juifs. Aussi les islamistes pensent-ils que l’occident fait à l’islam une guerre dont les juifs tirent les ficelles. Les extrémistes de droite, eux, tiennent les « Protocoles des sages de Sion » pour authentiques, et nombreux sont les gens de gauche qui croient la politique étrangère des États-Unis contrôlée par le « lobby israélien » et non par les nombreux autres  lobbies présents à Washington.  Ce qui explique l’affinité qu’ont l’une pour l’autre la scène antisioniste et celle des théoriciens du complot en général, au premier rang desquels les « Truthers », qui imputent les attentats du 11 septembre 2001 au gouvernement américain.

Le Truth Movement a sa plateforme sur Internet, à l’adresse www.911untersuchen.ch. Parmi ses soutiens figure l’ethnologue zurichoise Verena Tobler-Linder, à l’origine de plusieurs affiches agressives que l’on a pu voir ces dernières années à la gare centrale de Zurich, dont une, placardée en novembre et en décembre 2016 et largement condamnée comme antisémite et sexiste, montrant l’Europe sous l’apparence d’une femme agenouillée devant le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. We are Change (WAC), groupe de « truthers » pour partie antisémite, qui entretenait des contacts avec des milieux ésotériques d’extrême droite, s’est vu offrir dans les années 2010 plusieurs occasions d’exposer ses théories sans nuances sur des plateformes de gauche. Tel fut notamment le cas en 2011, lors des manifestations  « Occupy Paradeplatz », organisées par WAC, la Jeunesse socialiste suisse (JC) et les Jeunes Verts. D’une tonalité de fond structurellement antisémite, notamment dans leurs slogans dénonçant un capitalisme financier contrôlant soi-disant la politique, ces manifestations n’étaient pas sans rappeler le distinguo entre capital qui rafle et capital qui crée. Pendant ce temps, l’Action européenne conduite par le révisionniste Bernhard Schaub distribuait un tract condamnant le « capitalisme à la Rothschild ». On voit par-là que les thèses anticapitalistes et complotistes de tendance antisémite trouvent un certain écho dans les milieux de la gauche anticapitaliste et antimondialiste de Suisse.

Les fronts transversaux des théoriciens du complot, Iran et Russie

À la même époque naissait aussi, de l’autre côté de l’échiquier politique, un réseau constitué de théoriciens du complot, de politiciens de droite et d’amis de l’Iran. Parmi les personnalités les plus importantes de celui-ci figurait Manfred Petritsch, alias Freeman, apparemment domicilié en Abkhazie, qui animait à partir de la Suisse l’influent blogue complotiste « Alles Schall und Rauch » (Tout n’est que bruit et fumée), qui s’est fait remarquer à plusieurs reprises par ses contenus antisémites. Loin de se limiter à des propos pro-iraniens, les sympathies à l’endroit de l’Iran se manifestèrent bientôt par des contacts personnels avec des représentants du régime. C’est ainsi que Petritsch rencontra des membres haut placés de celui-ci lors d’un voyage en Iran que, selon ses propres dires, il fit en 2011 aux frais de l’État.

Il donna lors de ce dernier à la chaîne de propagande Press TV un entretien où fut évoquée la possibilité d’une coopération qui lui valut par la suite plusieurs apparitions d’ « expert » dans des médias d’État iraniens. Au programme de cette coopération figurait notamment une campagne d’image pour l’Iran. En 2012, le réseau organisa pour Alireza Salari, ambassadeur d’Iran de l’époque, une véritable tournée suisse dont un des arrêts, à Coire, eut pour cadre la Conférence anti-censure (AZK), devant laquelle il prononça un discours aux côtés de la révisionniste Silvia Stolz. L’AZK est une institution importante de la droite ésotérique suisse, dont elle encourage activement la mise en réseau. En 2014 s’y produisit également l’éminent activiste Jürgen Elsässer, auteur d’un exposé au titre programmatique : « La guerre contre la Russie ». Se considérant toujours de gauche, il est la tête pensante d’un mouvement transversal allemand cherchant à se rapprocher de certaines composantes d’une gauche politique qui ne cache pas ses sympathies pour les thèses antisémites, complotistes et anti-occidentales.

Depuis l’entrée de la Russie en Ukraine, ce mouvement a gagné quantité de nouveaux adhérents. Son principal organe de propagande est la revue Compact, dont la ligne éditoriale est strictement prorusse et anti-américaine. Les théories du complot, souvent de nature anti-israélienne, comme celle d’une entente entre Israël et l’État islamique, y tiennent une place importante. Elsässer est en très bons termes avec la droite complotiste suisse. En avril 2014, il a pris part, avec Luzi Stamm, alors vice-président de l’UDC, à une manifestation organisée à Lucerne par des théoriciens du complot et modérée par la correspondante en Suisse de la revue Compact. Prenant la parole, Luzi Stamm en a profité pour défendre le voyage qu’il venait de faire en Iran avec d’autres personnalités de l’UDC. Un voyage d’ailleurs organisé – ce qui ne manque pas de piquant – par Manfred Petritsch.

Entre complotistes, la confiance règne ! Une autre figure importante du mouvement des fronts transversaux est le présentateur de radio antisémite allemand Ken Jebsen, qui interviewe régulièrement sur son canal YouTube – 150 000 abonnés ! - des invités faisant partie de la mouvance complotiste, y compris suisse.  Conspirationniste 9/11 apprécié de la gauche, Daniele Ganser y fait de fréquentes apparitions. On notera à ce propos qu’existe, quinze ans après l’attentat, en Suisse et en Allemagne, un front transversal international parfaitement interconnecté, disposant de ses médias et de ses stars et que des États étrangers pourraient infiltrer et utiliser pour dresser l’opinion contre le monde occidental et les juifs. 

Perspectives

Les fronts transversaux dépendent étroitement de la conjoncture politique. Exemple : la crise internationale dans laquelle le front transversal entre des gauches anti-impérialistes et antisionistes d’une part et des forces islamistes d’autre part est embourbé du fait de la guerre civile en Syrie. La plupart des Arabes sunnites sont ouvertement hostiles à la dictature de Bachar el-Assad, alors que des groupes extrémistes de gauche et anticapitalistes sont enclins à la solidarité avec lui et ses alliés russe et iranien, qu’ils situent sur l’« axe de la résistance » à Israël et aux États-Unis. L’antagonisme accru entre la Russie et les États-Unis, quant à lui, a conduit à un rapprochement entre les forces anti-occidentales de la gauche et de la droite, par exemple dans le cadre du mouvement allemand des fronts transversaux. Des tendances similaires se manifestent en Suisse, où des milieux anti-occidentaux de gauche et de droite se rencontrent régulièrement au nom de leurs sympathies pour l’Iran et la Russie, perçus comme les antipodes de l’ordre occidental et d’Israël.

L’antisémitisme et l’antisionisme sont des éléments plus que centenaires de la politique des fronts transversaux. Par la diversité des paysages politiques dans lesquels il est ancré, l’antisémitisme est comme désigné pour rapprocher les unes des autres des formations qui se donnent en public l’apparence de se combattre. L’existence, au sein même de l’antisionisme, de fronts transversaux constitués d’antisionistes qui ont pris leurs distances par rapport à l’antisémitisme et de gens qui, au contraire, en font profession montre combien une séparation nette entre antisionisme et antisémitisme est difficile à faire sur le terrain et à quel point la frontière entre les deux est perméable. Beaucoup d’antisémites opèrent dans un flou idéologique, ce qui rend impossible de les inscrire dans une ligne politique unique. Aussi toute prévention propre à le combattre efficacement doit-elle tenir compte du caractère multiforme de l’antisémitisme.