L’incitation à la haine des juifs sur Internet et dans la rue

La fonction sociopsychologique de la haine et les facteurs d’escalade du monde en ligne et hors ligne: Existe-t-il un lien entre la déferlante de haine enregistrée sur Facebook en 2014 et les attaques de l’année suivante contre la personne et la vie de citoyens juifs. Quels peuvent bien être, nous sommes-nous demandé, les mécanismes psychologiques portant à inciter à la haine sur Facebook et ceux poussant une personne à quitter l’espace virtuel pour s’en prendre physiquement à des juifs dans la rue.

Les auteurs du sujet focus

Nils Böckler & Andreas Zick

Nils Böckler a étudié les sciences de l’éducation ainsi que la psychologie; il est actuellement collaborateur scientifique à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les conflits et la violence de l’Université de Bielefeld. Il étudie dans le cadre du projet « Tat- und Fallanalysen hoch expressiver, zielgerichteter Gewalt » (TARGET), un projet d’analyse de cas de violence ciblée hautement expressive, soutenu par le ministère fédéral de l’éducation et de la recherche, les processus de radicalisation de terroristes agissant seuls ainsi que de cellules autonomes. Il s’intéresse également à la recherche sur la violence, à la jeunesse et à la socialisation, domaine dans lequel on lui doit notamment des publications sur les tueries en milieu scolaire ainsi que sur l’extrémisme et la haine sur les réseaux virtuels.

 

Andreas Zick est directeur de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les conflits et la violence et professeur de socialisation et de recherche sur les conflits à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Bielefeld. Il s’intéresse plus particulièrement aux conflits intergroupes ainsi qu’à l’analyse de l’influence exercée par les préjugés et la discrimination de même qu’au développement et à la montée en escalade des conflits. Il étudie en outre l’acculturation, l’extrémisme de droite, la violence et la radicalisation. Il est rédacteur en chef de l’International Journal of Conflict and Violence ainsi que membre de plusieurs conseils consultatifs et groupes d’experts. 

Selon le Rapport sur l’antisémitisme de la FSCI et de la GRA, le nombre d’incidents antisémites recensés en 2014 en Suisse alémanique a été plus élevé que jamais. Sur les médias sociaux en ligne, en particulier, la haine des juives et des juifs était et est toujours ouvertement verbalisée. En 2014, un utilisateur donnant son vrai nom écrivait par exemple sur Facebook :

« sales juifs, qui trempez tous dans la même merde ! Une fois MORTS, vous allez tous brûler ! Et les petits enfants innocents de Gaza (Palestine) vous regarderont griller dans les flammes de l’enfer ! Juif ou sioniste, c’est du pareil au même, les deux atterriront en enfer. Et [nom], si nous avions peur de la police, nous ne parlerions pas à visage découvert, espèce de salaud ! »

Un exemple en ligne parmi tant d’autres, à l’encontre desquels plainte a été déposée en 2014. Elargie à l’Europe, l’image est partout la même. Selon une enquête de l’Agence de l’Union européenne pour les droits fondamentaux réalisée auprès de 5847 juives et juifs, 75 % ont indiqué avoir eux-mêmes été confrontés à des contenus antisémites sur Internet. A ce qu’ils en ont perçu, cette haine des juives et des juifs n’a fait qu’augmenter au cours des dernières années, que ce soit en quantité ou en nature.

Les messages de haine antisémites du genre de celui ci-dessus ne font pas que provoquer et polariser, ils terrorisent. Ce sont des manifestations de haine qui cherchent délibérément à détruire l’image et le sentiment de soi du destinataire et à faire naître un climat de peur et de danger. Cette violence en ligne, tout comme les voies de fait commises hors ligne à l’encontre des juifs, n’est toutefois que la pointe de l’iceberg. Elle a pour ressort la misanthropie, des émotions et des stéréotypes communs à de larges parties de la société.

Souvent, ces ressentiments ne se manifestent pas au grand jour et ne sont verbalisés que par des voies détournées. Ils s’expriment notamment lorsque leurs auteurs se défoulent sous le coup  d’événements signaux  à forte charge émotionnelle. Par exemple dans le cadre de manifestations de masse comme celles qui protestaient contre l’intervention militaire de Gaza durant l’été 2014. Il suffit d’un conflit faisant polémique pour que les stéréotypes tournent à la diabolisation, notamment sur Internet. Et de la diabolisation à la déshumanisation il n’y a qu’un pas. Celui à qui l’on nie la dignité d’homme est en effet plus facile à stigmatiser comme ennemi et à combattre. Cette logique fait du péché une vertu. Les rapports entre états d’esprit, événements signaux, manœuvres d’interprétation et actes de haine ne sont pas le propre de l’antisémitisme, ils existent aussi dans le contexte de l’homophobie, de l’islamophobie, du dénigrement des chômeurs et du sexisme. La question est de savoir quelles sont les influences qui sous-tendent les propos haineux tenus sur Internet, quels sont les motifs auxquels obéissent ces propos et quelle est la distance entre un commentaire posté sur Facebook et l’acte de haine perpétré dans la rue.

Ombres et lumières de la participation virtuelle

Les réseaux sociaux en ligne du genre Facebook, Xing, YouTube et Instagram font aujourd’hui partie intégrante du vivre ensemble. Les études les plus récentes chiffrent les utilisateurs d’Internet à 85 % de la population de l’Allemagne et de la Suisse, et à environ 99 % des 12 à 19 ans. La plupart de leurs utilisateurs font de ces réseaux un usage expert et s’en servent pour gérer l’information en général, leurs relations et leur identité. La Toile est devenue pour eux d’un usage quotidien – aussi quotidien que manger et boire. On le voit aussi au nombre d’utilisateurs que comptent les prestataires multimédias. Facebook a recensés en 2015 quelque 28 millions d’utilisateurs en Allemagne et 3,3 millions en Suisse, qui gèrent en ligne leurs contacts, en tissent de nouveaux ou s’assemblent pour former des groupes de discussion ou d’intérêts. Autre exemple, la très populaire plateforme vidéo YouTube : environ un milliard d’utilisateurs selon ses propres chiffres, soit le tiers de tous les internautes de la planète. Internet fait du monde un village, relie les uns aux autres les gens, démocratise, contribue à la participation, à la reconnaissance – crée de l’identité et intègre.

Mais que de fois, et de façon souvent par trop brutale, ne nous fait-on pas valoir le côté ombre de la communication virtuelle? Les versants de celle-ci où la participation et la formation d’identité entraînent l’utilisateur dans une direction tout autre et à haut risque sociétal. Ceux dont les contenus s’attaquent aux minorités et stigmatisent des individus comme ennemis, ceux qui font de la Toile un instrument de recrutement et de mobilisation au service des extrémistes et génèrent des mouvements sociaux, donnant cours librement et sans frein à leur rage à l’encontre de groupes précis de la population ; d’abord sur Internet, puis, parfois, dans la rue.

Internet devient alors un instrument qui lance la haine et radicalise. Alors que les messages de haine restreignent considérablement la quiétude psychique et physique des destinataires et sont pour eux sources de peurs, leurs auteurs peuvent trouver dans leur fabrication et leur  diffusion les motifs de gratification les plus divers : certains profitent de l’anonymat pour provoquer et se font de la transgression une jouissance, d’autres se croient investis d’une mission visant des ennemis spécifiques et, court-circuitant les filtres des mass médias, se font du monde virtuel une tribune publique d’où ils proclament leur soi-disant suprématie. Pour certains, en quête de communauté,  le dénigrement de l’autre peut devenir porteur d’identité collective et d’appartenance. Le message haineux adressé à l’ennemi est toujours aussi, dans ce cas, une preuve de solidarité avec le groupe auquel on appartient : « Je suis des vôtres et nous faisons cause commune contre eux. » Les facettes des messages de haine qui circulent sur Internet sont aussi diverses que les motifs qui les inspirent. Ces messages peuvent être individuels ou collectifs, spontanés ou stratégiques, directs ou indirects. Le message de haine, conçu ici comme « l’expression verbale de la haine de personnes ou de groupes de personnes […], utilisant notamment des expressions servant à rabaisser ou dénigrer des groupes de la population » (Meibauer 2012) peut certes être la manifestation individuelle d’une émotion, mais il est toujours motivé par une identification sociale, l’appartenance à un groupe ou des processus de démarcation. Là où il devient dangereux, c’est lorsqu’il germe sur des idéologies misanthropiques, qui portent toujours en elles l’impératif de la violence.

Pourquoi Internet rend facile de s’unir pour haïr

Nous nous sommes livrés, à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur le conflit et la violence de l’Université de Bielefeld, à une étude approfondie de la radicalisation, individuelle et collective. Outre sur le phénomène du cyberharcèlement, nous nous sommes penchés sur les processus de radicalisation des forcenés et des terroristes individuels agissant sur Internet ainsi que sur les stratégies de mobilisation en ligne des populistes de droite, des extrémistes de droite ainsi que des islamistes. Internet remplace-t-il vraiment, comme le pensent beaucoup de scientifiques et de politiques, les camps d’entraînement des terroristes et des extrémistes ? Là n’est pas en l’occurrence la question. Ce qui est certain, c’est qu’il constitue en tout cas un contexte dans lequel des individus se radicalisent, les opinions se polarisent et les propos montent en escalade.

Les contenus sur l’offensive militaire israélienne de l’été 2014, de même que les « patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident » et les débats sur la politique en matière de réfugiés sont autant de facteurs de polarisation. Internet joue en l’espèce le rôle d’une arène de combat dans laquelle les arguments factuels ont vite fait de tourner à l’incitation à la haine. Ces sujets sont alors au centre de discours à forte tonalité émotionnelle. Les caractéristiques d’espace social et de communication spécifique d’Internet ont en ce cas une influence déterminante sur les dynamiques que l’on peut y observer.

Les caractéristiques de la communication virtuelle

La tendance de l’individu à placer ses propres normes de comportement dans  des contextes l’exposant moins au risque d’avoir à répondre de ses actes n’est pas étonnante. Internet donne la possibilité de communiquer en préservant son anonymat. Du coup, il augmente la probabilité de comportements antisociaux. A quoi s’ajoutent des facteurs importants tels que l’absence de réactions non verbales de la part des parties prenantes à l’interaction, la distance physique qui sépare ces parties prenantes ainsi que l’entier contrôle qu’elles ont de la temporalité et de la rapidité de leurs interactions. La numérisation et la virtualisation ont eu pour conséquence de modifier les rapports sociaux existants. Web 2.0 a instauré une version light des rapports sociaux, plus facilement contrôlables en ligne qu’en mode hors ligne. En abaissant le seuil d’accès au monde de la radicalité et de l’extrémisme, les caractéristiques de la communication virtuelle donnent en outre la possibilité d’entrer en douceur dans celui-ci.

Tourner le dos à la société et trouver malgré tout, où que ce soit, dans des forums, sur des blogs et des réseaux, des gens qui partagent et confortent vos opinions est aujourd’hui chose facile. On parle à ce propos d’effet de chambre de résonance capable de caler un processus de radicalisation sur telle ou telle position. Mais ce phénomène d’autoréférenciation peut également être amplifié par l’infrastructure des réseaux en ligne. Facebook, YouTube ainsi que d’autres plateformes en ligne tirent de ce que nous faisons (cliquer, aimer, etc.) des conclusions quant à nos préférences et nos besoins. Qu’est-ce que cet utilisateur aime, à quoi s’intéresse-t-il ? Et de nous proposer ensuite, sitôt la connexion établie, des contenus censés nous plaire. Aussi arrive-t-il que des personnes qui se sont intéressées au soi-disant Etat islamique ou au Hamas, ainsi qu’à leur propagande, se retrouvent finalement prises dans un bulle de contenus et se voient proposer régulièrement par ces plateformes d’autres contenus du même type.

On sait en outre, grâce à de nombreuses expériences sociopsychologiques, que les interactions virtuelles éveillent chez l’homme une attention particulière aux catégories de groupes. Les personnes auxquelles on cache des informations importantes sur les caractéristiques de leurs partenaires de conversation ont tendance, pour se repérer, à recourir plus particulièrement aux catégories sociales qui leur sont familières, telles que genre, nationalité, âge, religion et/ou ethnie. Lorsque deux parties sont engagées dans des négociations (comme ce fut le cas lors du conflit de Gaza), les personnes qui participent aux discussions sans trop savoir que penser n’agissent souvent plus en tant qu’individus mais comme des représentants types du groupe auquel elles appartiennent. Souvent les personnes représentant les autres factions ne sont plus perçues, dans ce cas, que sous la forme de stéréotypes. Les propos servant à négocier des identités collectives et des normes ou des valeurs de groupe sont alors particulièrement aptes à dégénérer en tirades de haine et à monter en escalade.

La fonction sociopsychologique de la haine

En psychologie sociale, le mot « haine » qualifie un rejet et une hostilité intenses à l’encontre de personnes, de choses ou d’événements. Elle n’est donc pas, selon cette définition, uniquement une émotion instinctive mais un sentiment que des individus ou des groupes peuvent faire s’enflammer à des fins stratégiques et instrumentaliser. La haine est une stratégie de l’action et de la perception qui s’apprend et qui a toujours aussi, de ce fait, une certaine fonctionnalité.

Pour avoir analysé des études de tous les pays d’Europe ayant pour objet la perception de la violence que l’on a sur Internet, l’Unicef est parvenue en 2012 à la conclusion qu’un jeune sur trois a été régulièrement confronté à des pages de haine ou de violence. Une fréquence dont il est permis de penser qu’elle a nettement augmenté avec l’usage systématique que les mouvements extrémistes et radicalisés font des réseaux sociaux. Le constat a de quoi inquiéter lorsqu’on songe aux adolescents, qui sont à ce moment de la vie à la recherche d’une identité stable et qui, s’efforçant de se faire sur le monde leur propre opinion, se trouvent, pour ce qui est des concepts de vie, dans une phase de recherche et d’exploration intenses. L’attrait que peut présenter une haine s’avançant sous les traits d’idéologies misanthropiques ou de théories du complot peut alors être particulièrement important pour faire avancer la politique identitaire et le travail de démarcation de ces adolescents. A quoi s’ajoute pour les jeunes issus de l’immigration une tâche de développement essentielle, consistant à jeter un pont entre les traditions de leur pays d’origine et leur nouvelle patrie, et cela tout en ayant quotidiennement conscience d’être par certains côtés « différents ». La redécouverte de la religion et de l’identité musulmanes devient alors pour les jeunes musulmans de deuxième ou troisième génération quelque chose d’attirant. Or ce terrain, pratiquement vierge de réelles connaissances de la religion, où abondent, en revanche, des besoins d’orientation très précis, peut facilement conduire à des interprétations simplistes de l’islam, idéologies antisémites comprises.

Se servant toujours de la même boîte à outils, les idéologies de l’inégalité aident ceux qui ne demandent qu’à croire en elles à réduire la complexité d’un monde par trop compliqué. Elles désignent clairement les rapports d’hostilité et affirment la supériorité du groupe social dont elles relèvent. La haine peut alors servir à la conservation et à l’augmentation de l’estime de soi. On sait depuis longtemps, grâce à la sociopsychologie, que les personnes qui ont des préjugés à l’encontre de groupes précis de la population ont aussi une tendance plus forte à en abaisser d’autres. Le psychologue Gordon Allport écrivait en 1954 : « One of the facts we are most certain is that people who reject one out-group will tend to reject other out-groups. If a person is anti-Jewish, he is likely to be anti-Catholic, anti-Negro, anti any out-group » (1954, S. 68).

Il est évident que l’on peut aussi manipuler activement les identités misanthropiques. On ne sait pas toujours quel est au juste le sérieux des messages postés sur Internet. C’est lorsque les émetteurs et les récepteurs des contenus ont à l’égard de ceux-ci des besoins pressants de reconnaissance, de contrôle, de savoir et d’orientation et/ou de communautarisme que la haine trouve son terrain le plus fertile. C’est en intégrant à l’idée que l’on se fait de soi des contenus sociaux, politiques ou religieux toujours plus extrêmes que l’on se radicalise et que l’idéologie devient de plus en plus le cadre de référence de ce que l’on perçoit et de ce que l’on fait. Une personne ayant appris fonctionnellement à haïr et s’étant déjà radicalisée n’aura, dans la plupart des cas, aucun scrupule à diffuser des messages de haine signés de son vrai nom. Loin de se vouloir provocatrice, elle croit ce qu’elle écrit. Or la haine perd à la longue le pouvoir de soulager et devient besoin. Besoin de charger des boucs émissaires de ses propres problèmes et de se croire soutenu par un groupe puissant. Et, demandant à être satisfait, ce besoin oblige à réinventer sans cesse de la haine.

Ces processus peuvent s’exacerber à un point qui devient dramatique et dont on a eu l’exemple avec l’attentat de Copenhague du 14 février 2015 : un jeune homme prit d’abord pour cible des gens qui participaient à une conférence sur le thème « Art, blasphème et liberté d’expression » et finit par attaquer une synagogue. Tout porte à croire qu’il s’était inspiré pour le choix de ses victimes et l’enchaînement de ses actes de violence de l’attentat de Paris contre Charlie Hebdo. Internet devient dans ces cas une plateforme où les auteurs de ces violences se mettent en scène avant de passer à l’acte, un canal par lequel se propagent les idéologies et un outil de communication pour les extrémistes.

L’« Intifada des loups solitaires » que nous vivons depuis 2015 en Israël en est un autre exemple. Sur d’innombrables pages de Facebook s’étalent des modes d’emploi pour la fabrication de bombes et autres instruments de massacre non conventionnels, assortis de caricatures glorifiant les terroristes, dont elles font des martyrs, et raillant les victimes d’attentats commis dans le passé. Nombreux sont les auteurs de violences dont on a appris qu’ils s’étaient préparés à leurs attentats sur Internet.

D’Internet à la rue

Les crimes inspirés par la haine commis dans l’espace public sont tout aussi divers que les messages de haine diffusés sur Internet. Ils vont des violences ponctuelles perpétrées par des bandes de jeunes à la violence organisée, de la confrontation musclée éclatant à l’occasion d’une manifestation aux violences terroristes en bande ou isolées. Si les messages de haine diffusés sur Internet peuvent pousser à la violence de rue, les actes physiques ont toutefois en règle générale des seuils de déclenchement beaucoup plus élevés que les incitations à la haine sur Internet. Des seuils qui sont à franchir individuellement ou collectivement avant que la violence ne trouve à s’évacuer. Dans la mesure où les actes de violence ne sont pas le produit d’idées délirantes, alimentées, le cas échéant, par des idéologies ou des théories du complot, ou l’expression de traits de caractère asociaux ou psychopathiques, se pose avec acuité la question des motivations qui ont inspiré leurs auteurs.

Les actes de haine sont en général des actes de groupe. De groupes dont la somme est supérieure au nombre d’individus dont ils se composent et qui s’organisent par rapport à des idéologies, des identités, des états d’esprit et des ennemis communs. Ce qui fait qu’ils passent à l’acte est leur dynamique interne et les occasions qui se présentent. L’analyse de biographies de forcenés idéologisés et leur comparaison avec les résultats de recherches internationales montrent qu’il existe entre individus, groupes et idéologies trois archétypes  de dynamiques ayant une influence déterminante sur les processus de radicalisation et le passage à l’acte pouvant en résulter.

Le meneur et la quête de reconnaissance sociale

Les auteurs de violences correspondant à ce type sont animés par un besoin d’impact social. Ils cherchent à s’affirmer dans des contextes sociaux et à en être les maîtres à penser. Ils aiment se produire devant un public, et la haine peut devenir leur accessoire le plus important. Surtout lorsque les parcours alternatifs perdent de leur attrait et qu’ils cessent de voir en eux le moyen de réussir la carrière dont ils rêvent. L’identification à des idéologies misanthropiques devient pour eux un véhicule d’expression de soi et structure leurs interactions sociales. Ce genre de personne est pour le groupe une figure à laquelle on s’identifie parce qu’elle se donne l’apparence de défendre inconditionnellement la cause et d’en être le porte-drapeau résolu et sûr de son fait. En même temps, la résonance sociale positive que ces personnes rencontrent dans leur contexte radical affermit le processus de radicalisation qu’elles suivent. Ce sont elles qui font avancer et pilotent le projet de violence du groupe et qui, en recrutant, en instruisant et en confortant les autres dans leur opinion, exercent sur leur processus de radicalisation une influence déterminante. En général, l’adulation sociale prime chez elles l’idéologie et le choix des victimes, qu’elles considèrent plutôt comme un moyen qu’une fin.

Le suiveur et la quête d’autorité

Le suiveur est un individu facilement influençable, qui cherche dans les contextes sociaux des personnes susceptibles de lui donner une sûreté d’orientation et de comportement. L’accès aux contextes radicaux s’opère le plus souvent par le truchement d’amis et de connaissances. S’il planifie des actes de violence, c’est plutôt par dépendance sociale et par l’obligation à laquelle il se sent tenu vis-à-vis d’autres personnes que par une conviction intrinsèquement idéologique. Il s’ensuit qu’il lui arrive souvent, en cours de radicalisation, de remettre en question les finalités idéologiques et d’hésiter à franchir le pas de la violence. Dans la mesure où il s’affranchit des réseaux sans lien avec le radicalisme, il tombe toutefois sous la dépendance de ses mentors. Il en résulte un affermissement de la dynamique de radicalisation dû à l’attrait qu’exercent sur lui les nouvelles expériences sociales, subjectivement significatives, qu’il vit dans le milieu radicalisé ainsi qu’à l’obligation grandissante qu’il éprouve à l’égard des personnes de confiance.

Le type « missionnaire » et la quête de sens

Chez la personne de type « missionnaire », la radicalisation est précédée de crises aiguës très mal vécues et s’accompagnant, pour en venir à bout, de stratégies de nature dysfonctionnelle. Si cette personne se tourne vers l’idéologie, c’est qu’elle est en quête de sens et qu’elle incline de plus en plus à interpréter sa propre vie à la lumière de schémas de pensée idéologiques. La radicalisation progresse graduellement, poussée qu’elle est par le sentiment qu’éprouve la personne de se devoir tout entière à l’idéologie. Un sentiment lui donnant l’impression d’être agissante et utile. Lorsque deux personnes violentes au moins s’assemblent, les types 1 et 2 ont généralement besoin l’un de l’autre et se confortent mutuellement au cours de leur radicalisation, contrairement au type 3, qui est celui qui tend le plus à agir pour son propre compte. L’appartenance au groupe ne lui est pas indispensable. Plus que pour les autres types, l’idéologie représente pour lui un critère par lequel se définit sa propre identité.

Facteurs de dynamique de groupe et de situation

Parmi les éléments exerçant une influence majeure, citons, outre la personnalité de l’auteur de violences, des facteurs de dynamique de groupe ainsi que des facteurs ayant trait aux situations dans lesquelles sont commises les violences. La musique raciste, l’alcool et l’anonymat sont par exemple des facteurs situationnels offrant au déchaînement de la violence un terrain stimulant et désinhibiteur. Les groupes qui commettent des actes de violence éprouvent parfois sur le moment une ivresse commune qui devient un motif à en commettre d’autres. Les ingrédients sont en l’occurrence le sentiment de supériorité, la camaraderie et la transgression.

Les actes de haine sont toujours des actes de communication s’adressant soit à des ennemis (« pas avec nous ») soit à des sympathisants (« vous voyez, nous agissons ! ») soit à de soi-disant traîtres (« quand les moyens politiques ne suffisent pas, c’est le peuple qui s’y met »). En ce qu’elles représentent le groupe visé par eux, les victimes ont généralement pour les auteurs de violences une valeur de symbole. Les propos misanthropiques tenus sur Internet de même que les états d’esprit que l’on peut trouver dans la population leur fournissent parfois l’occasion de se donner l’apparence d’une représentativité bien plus grande qu’elle n’est en réalité.

Que doit cibler la prévention ?

D’où qu’elle vienne – antisémitisme, sexisme, xénophobie – la haine véhiculée par Internet doit être combattue avec fermeté. Le monde en ligne doit faire l’objet d’un monitorage et de modalités d’annonce tels que le Service national de coordination de la lutte contre la criminalité sur Internet ou le jugendschutz.net en Suisse alémanique. Un grand pas a en outre été franchi lorsque Facebook et des scientifiques ont créé ensemble, début 2016, à l’échelle européenne, l’initiative de courage civique en ligne « Online Civil Courage Initiative », qui soutient les organisations non gouvernementales luttant contre la diffusion en ligne de contenus extrémistes et de messages de haine.

La haine qui circule sur Internet doit également être thématisée hors ligne et la sensibilisation au danger qu’elle représente trouver une place beaucoup plus importante dans les contextes de socialisation des adolescents. C’est ce que font, outre des organisations comme jugendschutz.net ou New Media Concept, des campagnes telles que nohatespeech.ch et Une Suisse à nos couleurs en sensibilisant les prestataires multimédias, les parents et les jeunes ou en organisant des ateliers sur ces thèmes. On trouve également des exemples de réactions pédagogiques et politiques très instructifs dans la Chronologie du racisme de la Fondation contre le racisme et l’antisémitisme ainsi que dans le Rapport sur l’antisémitisme de la Cicad pour la Suisse romande ou le rapport sur la situation de l’antisémitisme de la Fondation Amadeu Antonio.

A voir les chiffres sur le nombre d’utilisateurs d’Internet donnés au début de cet article, il apparaît clairement qu’une séparation stricte entre monde en ligne et monde hors ligne n’est plus guère possible de nos jours. C’est une réalité dont la prévention et l’intervention doivent tenir compte. Internet fait partie de notre quotidien depuis bien longtemps, ce qui signifie que les programmes politiques et pédagogiques doivent davantage tenir compte de la porosité des mondes en ligne et hors ligne et toujours avoir à l’esprit la rapidité avec laquelle un phénomène peut passer d’Internet à la rue. Il faut sensibiliser pédagogues et psychologues aux formes que la haine peut prendre dans le monde virtuel et  porter une plus grande attention à l’enseignement des compétences médiatiques. Les adolescents les premiers doivent apprendre à se méfier des explications fourre-tout que l’on trouve sur Internet. Les pédagogues doivent être aptes à proposer des alternatives et à diriger et utiliser les débats de façon constructive. L’éducation et la connaissance des contextes constituent le bouclier le plus sûr contre les différentes formes d’explications idéologiques, souvent accompagnées d’idées antisémites, véhiculées par Internet.

L’antisémitisme doit être considéré comme un problème touchant l’ensemble de la société et existant dans toutes les couches de celle-ci. Un problème parfois éclatant, sans tabou ni frein, souvent larvé. L’antisémitisme porté par les migrants musulmans est une des nombreuses facettes que la prévention se doit de cibler avec précision. L’expérience de la migration et de la discrimination qu’ont pu faire de jeunes musulmans ne peut pas servir de prétexte à des propos antisémites, mais elle est à prendre en compte par le travail de prévention, qui doit éviter tout effet de stigmatisation.

Ce qui est à retenir : La radicalisation ne se produit pas dans un vide social. La haine peut n’être que provocation, mais elle doit être prise très au sérieux venant de personnes ayant par rapport aux contenus des aspirations profondes. Préjugés et haine ont toujours une fonction. Tout comme l’antisémitisme. Les idéologies d’inégalité peuvent être sources d’estime de soi et d’identité, elles peuvent dynamiser le sentiment communautaire, satisfaire des envies de contrôle et de pouvoir et donner de processus complexes des explications apparemment simples. Nous devons apprendre à mieux déchiffrer les propos tenus sur Internet, ainsi que les dynamiques sociales et les motivations personnelles auxquelles ils renvoient, de façon à être capables de leur opposer des contre-récits efficaces, aptes à éclairer les esprits. Dans bien des cas, ces contre-récits se trouvent encore à des lieues du monde où vivent les jeunes ainsi que des aspirations qui sont les leurs. Les pédagogues doivent être sensibilisés aux besoins qui font que les gens sont attirés par les offres douteuses qui leur sont proposées sur Internet et comprendre la fonction identitaire qu’elles exercent. Pour que cela réussisse, il faut aussi, sur l’antisémitisme et toutes ses facettes, une réflexion longue et sans cesse renouvelée.