Analyse du rapport sur l’antisémitisme 2016

En 2016 ont été recensés en Suisse alémanique 26 incidents antisémites. Les plus graves sont un cas de menaces de mort, une tentative de chantage et deux cas de violences physiques.

En 2016, la Fédération suisse des communautés israélites FSCI et la Fondation contre le racisme et l’antisémitisme GRA ont recensé en Suisse alémanique 26 incidents antisémites. L’analyse comprend surtout des cas signalés au service compétent de la FSCI ou rapportés par la presse. Comme les années précédentes, les propos antisémites postés sur Internet n’ont pas été dénombrés. Les incidents relevés en Suisse romande, quant à eux, ont été recensés par la CICAD (http://www.cicad.ch).

Le nombre de cas répertoriés l’année précédente (2015) était de 15. Toutefois, l’augmentation constatée entre 2015 et 2016 ne permet pas de conclure à une recrudescence de l’antisémitisme. Le nombre plus élevé de cas pourrait par exemple tenir à un plus grand empressement à signaler les incidents. Il est évident, par ailleurs, que beaucoup de cas échappent aux statistiques et que leur nombre effectif est plus élevé que ne le disent ces dernières. Selon une étude de l’Agence européenne des droits fondamentaux (FRA) réalisée en 2013, le taux des incidents antisémites non signalés atteindrait jusqu’à 70 pour cent.

Exemples d’incidents

En octobre 2016 a eu lieu dans le Toggenburg un concert réunissant des groupes ouvertement néonazis. Quelque 5000 personnes y ont assisté selon la presse – le plus grand rassemblement d’extrémistes de droite jamais vu en Suisse. Parmi les groupes qui se sont produits figuraient plusieurs formations ayant des chansons à caractère antisémite à leur répertoire. En octobre 2016 toujours, le public a eu connaissance d’un cas particulièrement grave. Des membres du groupe néonazi «Mordkommando» (commando de la mort) ont menacé de mort dans une de leurs chansons le président de la FSCI Herbert Winter ainsi que des membres du comité directeur de la FSCI. Le groupe a en outre proféré des menaces d’attentats à la bombe contre des institutions juives de Zurich.

La FSCI a reçu en juillet un courriel de chantage accusant les juifs de tous les maux de la planète. Le maître chanteur exigeait de la FSCI une forte somme d’argent, faute de quoi, écrivait-il, on n’hésitera pas «à mettre des juifs de Suisse devant leurs responsabilités». Il menaçait de surcroît «de faire en sorte que les enfants juifs ne puissent plus aller à l’école».
Un autre incident grave s’est produit à l’entrée d’un cimetière juif de Zurich, où un riverain enragé et violent a traité un juif de «sale juif» en l’injuriant de plusieurs «Heil Hitler» avant de le menacer de rayer sa voiture la prochaine fois qu’il mettrait les pieds au cimetière.  

À Zurich sont en outre à signaler deux cas de voies de fait. Sur un terrain de football, deux garçons juifs demandent à d’autres jeunes s’ils peuvent jouer avec eux. Réponse de ceux-là: «Mais vous êtes juifs, et les juifs n’ont rien à faire ici. Juifs de merde.» Après quoi, ils leurs crachent dessus. Alors qu’ils quittent le terrain, retentissent derrière eux plusieurs «Heil Hitler» et «juifs de merde». À Zurich toujours, en avril, un garçon juif qui dépasse trois jeunes à bicyclette est la cible de copieuses injures antisémites ainsi que de crachats.

Courriers antisémites

Comme les années précédentes, des institutions juives ont reçu en 2016, par la poste ou par courrier électronique, des messages de haine, parmi lesquels des menaces, des accusations, des insultes  et des tissus d’insanités dont les auteurs, confondant souvent juifs et Israéliens, ignorent apparemment que les juifs suisses n’ont aucune influence sur la politique d’Israël. 

L’antisémitisme sur Internet

Il est impossible de donner des chiffres précis sur les contenus et les propos antisémites diffusés sur Internet. Le nombre que l’on en répertorie dépend étroitement de l’ampleur de l’observation et de la méthode utilisée: plus on cherche, plus on en trouve. L’analyse est donc principalement qualitative. Les incitations à la haine augmentent généralement lorsque, comme ce fut le cas en 2014, le conflit israélo-palestinien s’exacerbe et trouve davantage d’audience dans les médias. Elles sont souvent corrélées avec ce conflit et ont fréquemment pour source des personnes du monde musulman ou de la mouvance islamiste.  

Les personnes qui propagent la haine des juifs sur les réseaux sociaux et signent leurs messages de leur vrai nom ont été légèrement moins nombreuses en 2016 que par le passé. On ignore toutefois si cela est à mettre sur le compte d’une conscience accrue de la punissabilité de la persécution en ligne ou sur celui de l’absence de facteur déclenchant (par exemple une flambée du conflit moyen-oriental). Les provocations antisémites d’extrême droite relevées sur Internet ont été relativement rares. On observe toutefois que les agitateurs de l’extrême droite savent depuis déjà quelques années que les postages discriminatoires tombent sous le coup de la loi ; rares sont par conséquent en Suisse alémanique ceux qui diffusent sous leur vrai nom des contenus ouvertement antisémites.

Alors que les portails en ligne recevaient précédemment une abondance de commentaires antisémites, la plupart de ceux de Suisse alémanique disposent aujourd’hui de moyens efficaces de filtrer et de supprimer ce genre de commentaires.

Les auteurs

La phraséologie typiquement empruntée à l’extrême-droite de quelques-uns des  courriers a fourni des pistes quant à leur origine. On est frappé de constater que ceux qui prônent la haine des juifs sur Facebook sont pour une grande partie de jeunes hommes de 15 à 30 ans, majoritairement issus de la migration et dont les relativement bonnes connaissances de l’allemand donnent à penser qu’ils ont grandi en Suisse. Beaucoup d’entre eux sont musulmans, reconnaissables comme tels à leurs propos et à leur profil. On notera toutefois qu’ils ne possèdent pas le monopole de l’antisémitisme.  

La conclusion

Vu sur la durée et, à quelques exceptions près, le nombre des incidents antisémites recensés en Suisse est relativement stable, ce qui ressort également de l’étude «Vivre ensemble en Suisse». Réalisée en 2015, elle montre que, toutes composantes de la société confondues, la fréquence de l’antisémitisme est relativement stable et concerne 10 pour cent environ de la population du pays.

Le danger le plus grand vient de groupuscules nourris de thèses djihadistes et de l’extrême droite. Ces groupes sont à surveiller de près et à sanctionner lorsqu’ils enfreignent la loi. Quant à l’État, on attend de ses services qu’ils ne banalisent pas les incidents antisémites et qu’ils appliquent avec rigueur la norme pénale antiraciste. Il est encourageant de constater qu’un nombre croissant d’incidents antisémites sont signalés par des personnes non juives. L’idée voulant que l’antisémitisme soit l’affaire de tout citoyen fait apparemment son chemin. Il existe en outre des indices selon lesquels la conscience que la persécution en ligne constitue un acte punissable aurait légèrement augmenté.  

Definition:

La recherche connaît plusieurs définitions différentes de l’antisémitisme. La définition de travail ci-dessous, de l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (définition de travail de l’EUMC, aujourd’hui: FRA) a été reprise au cours des dernières années par presque toutes les associations juives et ONG d’Europe, et c’est aussi celle qui est utilisée dans ce rapport: 

« L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qu’on peut qualifier de judéophobie. Les manifestations morales ou physiques d’antisémitisme sont dirigées contre des individus, juifs ou non, et/ou contre leurs biens, contre les institutions des communautés juives en général et les institutions religieuses en particulier. »

A cette définition, l’EUMC ajoute les explications suivantes :

« L’antisémitisme accuse fréquemment les Juifs de conspirer pour nuire à l’humanité, et est souvent utilisé pour blâmer les Juifs comme étant la raison pour laquelle « les choses vont mal ». Il est exprimé oralement, par écrit, sous des formes visuelles, ainsi que par l’action, et emploie de sinistres stéréotypes et des traits de caractère négatifs. »

L’EUMC clarifie également la différence entre critique (légitime) d’Israël et antisémitisme

Les mesures:

La GRA et la FSCI s’engagent avec détermination pour une application adéquate de la norme pénale contre le racisme. Plus de vingt fois elles ont porté plainte durant l’été 2014 contre des personnes qui avaient soit menacé soit insulté violemment des juifs. La norme pénale contre le racisme doit être utilisée avec discernement; porter plainte n’est pas toujours la meilleure solution. Lorsqu’il s’agit de plaisanteries de mauvais goût ou de déclarations politiques ambiguës, le dialogue est souvent plus judicieux que la dénonciation.

Mais la GRA et la FSCI se consacrent tout autant à l’information et à la prévention. Elles s’engagent depuis de nombreuses années en faveur du projet de NCBI « Respect – surmonter ensemble l’islamophobie et la judéophobie ». Dans le cadre du projet „Likrat“ de la FSCI, de jeunes juives et juifs effectuent en outre des visites dans des écoles. Ces rencontres d’égal à égal ont pour but de transmettre des informations sur le judaïsme et de lutter contre les préjugés. La FSCI et la Plateforme des Juifs Libéraux de Suisse PJLS organisent des voyages d’études pour enseignant-e-s à Auschwitz. La GRA et la loge Augustin Keller soutiennent des voyages d’élèves à Auschwitz pour autant qu’une réflexion approfondie sur les mécanismes d’exclusion ait été menée avec les élèves et que les aspects historiques, didactiques et pédagogiques du voyage aient été préparés avec soin (« contexte peacemaking »).

Ces organismes estiment qu’il est de la plus haute importance que soient inculquées aux enfants et aux adolescents des compétences médiatiques et que l’école leur apprenne le plus tôt possible à se servir des réseaux sociaux, à trier les informations qui circulent sur Internet et à comprendre que la toile n’est pas un espace de non-droit. Initiée par le Conseil de l’Europe, faite par des jeunes pour les jeunes, la campagne „No Hate Speech“ constitue un premier pas dans cette direction. Créée à l’initiative de jeunes activistes musulmans et juifs engagés, la Muslim Jewish Conference fait de son côté un travail très important de lutte contre les préjugés intercommunautaires et la discrimination.